Pierre Morel

Journal de bord réflexif, intime, et politique

Notre Jean-François Leroy, figure tutélaire, n’est plus.


Tutélaire, adjectif : littéraire (divinité) Qui assure une protection.

Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’Image à la fin d’une projection sous la pluie au Campo Santo le 5 septembre 2018 à Perpignan.

Jean-François Leroy, cofondateur, directeur, et âme du festival international de photojournalisme de Perpignan Visa pour l’Image, est décédé ce lundi 31 aout 2026 des suites d’un cancer.
On le savait malade, son départ coïncide avec l’ouverture de la 38e édition de son festival.
Comme un clin d’œil, comme une envie de réunir l’ensemble de sa famille, les photojournalistes et celles et ceux qui les font travailler, pour que cette tristesse puisse se vivre collectivement. Dans ce cadre-là qu’il avait créé et rendu si atypique.


Pour beaucoup de photographes, ascendants reporters, Perpignan, Visa et Jean-François était le triptyque sur lequel se retrouvait et se jouait une bonne part de notre identité professionnelle.

Il avait réussi à toucher plusieurs générations de photographes, et à les faire dialoguer dans l’interstice de son festival depuis 38 ans.
Des grands noms de l’âge d’or de la profession des années 70, aux jeunes arrivants des agences des années 90, en passant par la vague des collectifs au tournant des années 2000 ou plus récemment la génération des Printemps arabes et des photographes du numérique dont je fais partie.

Son réseau et son énergie mis au service de son festival auront rayonné bien au delà de la France, rendant Visa vraiment internationale.
Pour un métier si individuel, individualisant et individualiste, bénéficier d’un espace-temps annuel de retrouvailles, d’échanges, de soutiens et de fêtes n’était pas de l’ordre du superflu.
Cela offrait une sincère consistance et une motivation pour continuer ce métier malgré sa précarité.
C’était un festival nécessaire.

Perpignan, Visa et Leroy, c’est ce qu’on nous conseille quand on veut commencer le photojournalisme, quand on rencontre des photographes plus aguerris.
À Paris, Jean-François venait en personne défendre sa vision et son festival. On l’a accueilli, comme dans beaucoup d’écoles, en formation de photojournalisme à l’EMI-CFD en 2008.
Quelques semaines auparavant, je recevais le prix Tremplin Photo en septembre 2007, au Palais des Congrès de Visa pour l’Image. À 19 ans, j’étais propulsé pendant deux journées dans l’ambiance (intimidante à l’époque pour moi) de Visa, de ses photographes de renom, de ses soirées de projections au Campo Santo et de ses nuits festives au Café de la Poste.
Visa et ses expositions dans des églises et des couvents. Visa et son monde professionnel qui s’ouvrait généreusement à moi.
Je devenais un bébé visa, comme beaucoup d’autres. Accrédité à la profession.
Nombreux sont les photographes qui auront connu à Perpignan un encouragement, un début de carrière, une révélation, un soutien, un contact utile, un hommage, une chance ou une opportunité.
Au fil des années, ce rendez-vous de rentrée devenait l’occasion des visages familiers, de retrouvailles, de communs. Le sentiment de grandir avec une communauté, une famille de passions et vécus partagés. Des amitiés et un passage obligé.

Comme toute famille, nous en vivions les qualités, mais nous aimions surtout en reconnaitre rapidement les défauts. J’ai été, comme d’autres, critique sur les choix de Jean-François Leroy et sur sa main mise sur le festival. Je le trouvais peu enclin à évoluer dans son positionnement, dans sa scénographie, dans sa compréhension plus fine des enjeux professionnels contemporains et des dominations invisibles, notamment sur la question de la place des femmes photographes et les difficultés auxquelles elles font face.

Il faut avouer que, malgré ces critiques, Jean-François Leroy a toujours maintenu la discussion ouverte, franche, possible. Que ça soit lors de débats à Paris (en 2009 à la MEP, il répond point par point à nos réclamations) ou lors de tables rondes régulières à Perpignan. Il prenait le temps de nous voir aussi en tête à tête, d’exposer ses choix, de parler du futur, de la profession. Il aimait l’engagement.

Il a maintenu son festival gratuit, de nombreuses bourses ont pu éclore via Visa pour produire du photojournalisme, et les rencontres professionnelles sur place ont permis à notre marché de perdurer et à notre communauté de demeurer à flot, aussi bien sur le fond de leur travail que sur les conditions de travail. En ce sens, Visa constitue l’espace de discussion central sur la condition professionnelle des photojournalistes. Et même si les thèmes abordés ont désespérément l’allure d’un marronnier, ils ont le mérite d’exister à l’instar de la convention du photojournalisme qui s’est tenue ce 31 aout, le jour de son décès. Notre navire coule toujours, mais navigue continuellement.

En 2019, lors de ma dernière édition, tu avais ouvert avec moi le grand débat face à Meero, une éphémère startup de la nation, qui voulait nous dysrupter à coups de millions d’euros.
« On est d’accord, on les défonce ? » m’avais-tu glissé à l’oreille avant le début des échanges.
Je n’avais pas ta verve, mais j’avais apprécié cet encouragement à ne pas céder sur le fond. À combattre le libéralisme triomphant à notre manière.


Avec le temps je me suis mis à comparer Jean-François à un grand-père commun à toute une profession.
Un grand-père colérique, franc, passionné, dévoué, drôle malgré lui, juste et injuste. Profondément singulier et jamais snob. Un grand-père avec qui chaque professionnel avait une histoire.
Mais un grand-père indéboulonnable. Toujours là. Jusqu’au bout. Propre à son époque, à son âge, à sa génération avec les défauts de ses qualités.
Un grand-père qu’on ne changerait pas, ni lui-même ni son festival. Et si j’ai cru, ces dernières années, qu’une transition pourrait s’opérer de son vivant, il n’en fut rien. Il a tenu jusqu’au bout, et c’est ainsi.
Je ne connaissais pas d’autre festival aussi empreint d’un seul homme (bien que, derrière, toute une équipe rendait cela possible, à l’image de Delphine Lelu, pilier indispensable).

Alors, au final de sa vie, je me dis qu’un homme tel que Jean-François Leroy m’a appris à me positionner. Il avait sa voix forte, certes, mais, dans un monde d’éthique et de politique, on ne peut souhaiter que tout le monde pense comme nous.
Doit-on toujours être lisse et consensuel ou évoluer constamment avec son époque ou les attentes sociétales ?

À sa manière, Jean-François Leroy fut un phare, un repère d’une certaine idée du photojournalisme, d’une certaine idée d’un festival culturel. Et l’enjeu n’était plus de le remplacer, de le changer, mais bien de se positionner. S’y accrocher lorsqu’on en a besoin, s’en éloigner pour établir de nouveaux jalons dans notre profession ou d’autres représentations.

Leroy était devenue une institution, une solide église, un foyer, une figure tutélaire. Il tenait le parapluie solide du photojournalisme qui nous permettait de continuer le métier, prendre des risques, nous aventurer.
Savoir que l’on pourrait toujours revenir se confronter à lui, à son festival, à cette communauté encore vivante était rassurant.
Tel un grand-père, il restait l’âme vivante d’une époque. Une époque dont on se demande peu à peu si elle a bien existé. Il représentait le sang qui insufflait le lien et la fluidité à cette ambition professionnelle. Il consolait nos deuils et nos ami.e.s perdu.e.s.
En conséquence, dans un monde où le marché contrôle nombre d’évènements culturels, où les espaces de liens sont privatisés et où notre idéal d’informer par l’image est toujours plus chamboulée, l’exigence de liberté et de clarté de Jean-François Leroy nous est indispensable et continuera à vivre en nous.

Leroy a permis avec Visa d’offrir une respiration réconfortante chaque année.
Pardon de ne pas l’avoir compris tout de suite,
et merci pour ce parti pris de vivre sans équivoque.
Nous ne serions pas les mêmes photographes aujourd’hui sans cela.
Nous ne serions peut-être même pas photographes du réel.

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Pour découvrir Jean-François Leroy, écouter le magnifique entretien audio réalisé cet été avec Lorenzo Virgili, autre grand compagnon de route des photojournalistes : https://www.vodio.fr/vodiotheque/i/36911/le-relais-photo-avec-jean-francois-leroy/
et procurez vous ce livre testament qui sort cette automne Le Devoir de Regarder : https://www.editionsmkf.com/produit/devoir-de-regarder/




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